...SE COMPARENT AUX NAZIS
« Shoah », « nazisme » et « judéonazisme » comme figures de la parole en Israël depuis 1948
Une loi visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme va prochainement être soumise au vote à l’Assemblée Nationale. Ainsi, selon l’exposé des motifs de la proposition de loi, « la comparaison de l’État d’Israël au régime nazi serait de ce fait sanctionnée comme une banalisation outrancière de la Shoah ». Sait-on en France que la comparaison entre les atrocités commises par le régime nazi à l’encontre des Juifs et celles que commet Israël à l’encontre des Palestiniens – fréquemment incriminée comme antisémite –, existe en Israël même depuis 1948 ? Ron Naiwel documente ici son histoire tourmentée et les dynamiques complexes et évolutives que produit son usage dans la société israélienne, de 1948 à nos jours.
L’histoire de la comparaison entre les violences infligées par Israël aux Palestiniens et celles infligées par le régime nazi aux Juifs mérite une étude plus approfondie que celle présentée ici. Si je me hâte de présenter les premiers résultats d’une recherche en cours, c’est parce que j’ai appris que l’Assemblé nationale s’apprête à examiner une proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme », qui pourrait interdire cette comparaison et à pénaliser celles et ceux qui l’expriment.
Comme le montre François Dubuisson, professeur de droit international à l’Université libre de Bruxelles, la proposition offre une nouvelle interprétation de la contestation des crimes contre l’humanité commis par le régime nazi, un délit déjà reconnu par la loi. Selon le projet de loi, ladite contestation pourrait « consister en une négation, minoration, relativisation ou banalisation outrancière » et devrait être « punissable même si elle est présentée sous forme déguisée, dubitative, par voie d’insinuation ou de comparaison, d’analogie ou de rapprochement. » Ainsi, selon l’exposé des motifs de la proposition de loi, « la comparaison de l’État d’Israël au régime nazi serait de ce fait sanctionnée comme une banalisation outrancière de la Shoah ».
Des juristes et des historiens ont souligné la gravité de l’atteinte à la liberté d’expression que constituerait la loi, et les impasses dangereuses qu’elle introduirait dans le travail universitaire et plus généralement dans l’élaboration collective de la pensée scientifique. Nous pouvons espérer que ces critiques seront prises en compte par les instances qui examineront le projet de loi et que celui-ci sera rejeté. Mais la chose n’est pas donnée, et il est possible que la publication d’un article comme celui-ci puisse poser problème.
En effet, la comparaison entre Israël et le régime nazi est au cœur de l’article. Il présente au lectorat français un dossier de textes qui mobilisent cette comparaison non pour nier ou banaliser la Shoah, mais pour alerter le public sur les crimes que l’État israélien commet contre les Palestiniens. L’objectif de l’article n’est pas de défendre la pertinence de la comparaison, mais de démontrer sa présence récurrente dans des discours israéliens depuis 1948 jusqu’à nos jours, afin d’informer le débat français.
La comparaison d’Israël avec le régime nazi est présente dans les discours des nombreux intellectuels et acteurs politiques occidentaux depuis 1948, mais cet article se focalise uniquement sur des discours internes à Israël, menés en hébreu par des Israéliens et entre des Israéliens, et généralement peu connus en France.
L’intérêt pour le public français est double. D’abord, l’article montre comment la comparaison a permis aux Israéliens d’aborder la dimension coloniale du projet sioniste dans lequel ils étaient engagés. Or l’idée qu’Israël est un pays colonial, qui a donc un potentiel génocidaire, est difficilement abordable en France. En effet, bien qu’elle soit débattue depuis au moins les années 1960, et qu’aujourd’hui, avec un gouvernement et une armée qui la soutiennent ouvertement, elle soit difficilement contestable, peu de « spécialistes » d’Israël convoqués par les grands médias sont prêts à la défendre.
Le déni de la logique coloniale d’Israël permet d’entretenir l’idéal d’un État démocratique au détriment de la réalité – la Nakba continue du peuple palestinien. Le dossier présenté ici montre les tentatives des Israéliens pour surmonter ce déni à travers la comparaison de leur État avec l’Allemagne nazie.
Indirectement, cet article peut également permettre d’informer le débat concernant les faits coloniaux et génocidaires commis par l’État et l’armée français, et leur place dans le roman national français. Le scandale suscité récemment par les propos du journaliste Jean-Michel Aphatie concernant la dimension « nazie » des atrocités commises par la France en Algérie a montré que le déni du fait colonial, et surtout de sa dimension génocidaire, est pratiqué par une partie importante des médias français – aussi bien pour Israël que pour la France. Il a également souligné le potentiel de la comparaison avec le nazisme pour déstabiliser le mécanisme de refoulement et ramener la reconnaissance des crimes au sein de la parole publique.
Vers une histoire de la comparaison en Israël
Qu’il s’agisse de conférences publiques, d’articles ou de lettres publiées dans la presse israélienne depuis 1948, les actes commis par les institutions politiques et militaires israéliennes à l’encontre des « Arabes » – c’est-à-dire de la population indigène palestinienne – ont été comparés aux actes perpétrés par les persécuteurs des Juifs à travers l’histoire, et tout particulièrement à ceux commis par les nazis. Depuis 1948, on trouve cette comparaison dans les propos des acteurs proéminents de l’appareil d’État, de journalistes et d’intellectuels, mais aussi de citoyennes et de citoyens ordinaires.
De manière générale, les acteurs qui ont établi ces comparaisons l’ont fait pour alerter l’opinion publique et les décideurs politiques (quand il s’agissait des discussions internes au gouvernement ou au parti Mapaï) sur la cruauté et l’injustice caractérisant le rapport institutionnel aux Palestiniens. Ils et elles s’appuyaient sur l’effet déstabilisant que la comparaison suscitait – sur son effet de « choc », comme certains parmi eux l’ont expliqué – pour réveiller la conscience de leurs lecteurs et interlocuteurs.
Les nazis incarnaient, après tout, la quintessence de l’antisémitisme européen, son point d’aboutissement morbide. Leur violence génocidaire avait servi à donner la justification finale du projet du sionisme politique, en cultivant chez les Juifs le besoin d’une souveraineté territoriale et militarisée en Palestine. Dire que les sionistes pratiquaient des méthodes nazies revenait donc à créer une dissonance cognitive chez les tenants de l’idéologie dominante de la jeune société israélienne.
Aujourd’hui encore la comparaison est déstabilisante pour une large partie du public israélien. Il serait toutefois irresponsable de supposer que les effets déstabilisants en 1948 aient été identiques à ceux d’aujourd’hui. Dans la société israélienne, la Shoah n’occupait pas encore la place centrale qu’elle allait occuper après le procès d’Eichmann (1961), puis à la suite des guerres de 1967 et de 1973, lorsque s’est progressivement façonné le récit qui est transmis aujourd’hui aux élèves israéliens (on y revient plus loin). De même, démographiquement, économiquement, politiquement et militairement, la situation des Palestiniens sous domination israélienne a beaucoup évolué depuis 1948, et plus particulièrement depuis 1967, avec l’occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza.
Autrement dit, la comparaison a une histoire qu’il est possible de périodiser. Dans ce qui suit, je présenterai des exemples de trois périodes : (1) les deux premières décennies qui ont suivi la Nakba de 1948 ; (2) la période comprise entre le début de l’intervention israélienne au Liban en 1982 et les accords d’Oslo en 1993 ; et (3) la période entre le début de la deuxième intifada (2000-2005) et aujourd’hui. Il s’agira uniquement d’exemples tirés de la presse et des publications sur les réseaux sociaux. J’espère compléter ce travail ultérieurement par l’analyse des sources poétiques et littéraires.
1948-1966 – Choquer pour alerter
Cette période est délimitée par l’existence du régime militaire imposé à la population arabe d’Israël, instauré par le gouvernement israélien en mai 1948 et maintenu jusqu’au 1er décembre 1966. Elle est marquée par la guerre de Sinaï en 1956, au cours de laquelle Israël occupe brièvement la bande de Gaza, y commet des violences contre les civils et des massacres, avant de s’en retirer sous pression américaine début 1957.
La première moitié de cette période est également caractérisée par ce que l’historien Benny Morris appelait « les guerres frontalières ». Ces opérations visaient principalement des réfugiés palestiniens cherchant à regagner leur maison, à cultiver leurs terres ou à rejoindre des membres de leur famille restés sous le contrôle du nouvel État israélien. Selon les documents conservés dans les archives que Morris a pu consulter, y compris celles de l’armée, depuis refermées, des soldats israéliens ont tué des milliers de Palestiniens non armés, en les qualifiant d’« infiltrés » (mistanenim), un terme progressivement devenu interchangeable avec le mot « terroriste ».
Ceux qui n’étaient pas tués étaient généralement capturés par l’armée, entassés dans des camions et renvoyés derrière les lignes du cessez-le-feu. Au-delà des soldats directement impliqués et des citoyens témoins de ces opérations, les autorités politiques et militaires étaient également informées et s’employaient à les dissimuler.
En règle générale, la presse israélienne ne rendait pas compte de ces pratiques, et se concentrait principalement sur les violences subies par des Israéliens de la part des « infiltrés ». L’une des rares exceptions est l’hebdomadaire Ha-Olam Ha-Zeh, qui a publié en juin 1950 un article intitulé « Comment les infiltrés sont-ils expulsés ? », accompagné de photographies prises par un photographe ayant suivi une patrouille de l’armée.
L’auteur de l’article affirme la nécessité d’agir « contre les infiltrés » tout en dénonçant la cruauté avec laquelle ils sont traités. Les photographies montrent les expulsés entourés des soldats armés qui les menacent. Sur l’une d’elles apparaît un soldat visiblement rescapé d’Auschwitz, avec un numéro tatoué sur son arme. Le texte accompagnant l’image précise : « Regardez le numéro sur le bras du soldat gardien. Beaucoup parmi les olim [c’est-à-dire les réfugiés et les immigrés juifs en Palestine], qui ont traversé les sept cercles de l’enfer dans les camps de concentration en Europe, ne manifestent pas un rapport digne aux prisonniers de l’État ».
La comparaison avec les nazis apparaît de manière encore plus explicite dans une lettre envoyée en 1950 à la rédaction de Al ha-Mishmar, le quotidien du parti Mapam, et publiée par Benny Morris dans son livre sur les « guerres frontalières ». Elle est signée par une femme résidant dans l’un des kibboutzim à proximité de Gaza. Elle livre le témoignage de ce qu’elle a vu lorsque deux camions militaires qui transportaient des Palestiniens se sont arrêtés près d’elle :
Nous attendions de faire du stop près d’un autre grand camp militaire… Soudain, deux gros camions arrivèrent, bondés d’Arabes aux yeux bandés (hommes, femmes et enfants). Plusieurs soldats qui les gardaient descendirent pour boire et manger un peu, tandis que les autres restaient en faction. À notre question : « Qui sont ces Arabes ? », ils répondirent : « Ce sont des infiltrés, qu’on renvoie vers l’autre côté de la frontière. »
La façon dont les Arabes étaient entassés [dans les camions] était inhumaine. Puis un des soldats appela son ami « l’expert » à rétablir l’ordre [parmi les Arabes]. Ceux d’entre nous qui se tenaient à proximité n’avaient constaté aucun mauvais comportement de la part des Arabes, qui, terrorisés, étaient assis les uns sur les autres.
Mais les soldats se sont empressés de nous expliquer ce qu’ils entendaient par « ordre » [seder]. « L’expert » s’est levé d’un bond et a commencé à frapper sur leurs yeux bandés, puis, lorsqu’il eut fini, il les a tous piétinés avant de rire bruyamment, satisfait de son héroïsme. Nous avons été choqués par cet acte ignoble. Je vous le demande : cela ne rappelle-t-il pas les atrocités nazies contre les Juifs ? Et qui est responsable de ces actes de brutalité commis à maintes reprises par nos soldats ?
À ma connaissance la lettre n’a pas été publiée dans le journal, qui obéissait aux demandes de la censure militaire. Notons cependant qu’elle a été envoyée par la rédaction à la Knesset. En effet, des procès-verbaux des réunions du gouvernement israéliens ou des comités de la Knesset montrent que la comparaison avec les nazis a pu être employée dans les coulisses du pouvoir. Mais la presse n’a pas donné écho à ces discussions.
Il faut préciser que ce n’est pas l’usage de la métaphore nazie en tant que telle qui constituait un tabou dans la presse nationale, mais bien son application aux soldats israéliens. En effet, l’emploi métaphorique du terme « nazi » était courant lorsqu’il s’agissait de qualifier les pays arabes ou les Palestiniens. On pouvait aussi s’en servir pour s’insulter entre partis et entre politiciens. Ce qui était inacceptable était le déplacement du référent de la métaphore vers le camp israélien.
Cependant, des témoignages suggèrent que la comparaison avec les pratiques nazies circulait bel et bien dans l’espace public. L’historien Adam Raz en donne un exemple dans son ouvrage de 2018 consacré au massacre de Kafr Qassem de 1956. Dans le premier chapitre, Raz analyse les discussions internes au gouvernement israélien et au parti au pouvoir (Mapaï) concernant la possibilité de « transfert » de la population arabe d’Israël.
Bien que cette option ait été officiellement écartée, Raz montre qu’elle continua d’être sérieusement débattue au cours de la première décennie d’existence de l’État israélien. Ainsi, trois mois après sa démission du poste de ministre de la Sécurité, Pinhas Lavon fut invité à donner une conférence dans le centre éducatif du Mapaï – Beit Berl. Il y déclara :
Je ne crois pas à une oppression qui inciterait les Arabes à quitter l’État d’Israël. L’État d’Israël ne peut résoudre la question des Arabes présents sur son territoire par des méthodes nazies. Le nazisme reste le nazisme, même s’il est perpétré par des Juifs.
C’est un bon exemple d’usage préventif de la comparaison et du tabou qui l’entoure, mobilisés pour désigner les limites des actes légitimes – dans ce cas-ci, pour s’opposer au projet de transfert. Notons toutefois que lorsque Lavon prononce ces mots, en 1955, des soldats israéliens avaient déjà tué des milliers de Palestiniens et expulsé des centaines de milliers d’entre eux depuis 1948, et que la Knesset avait déjà légiféré sur la confiscation des biens palestiniens (loi de 1950). Autrement dit, si l’usage de la métaphore est ici préventif quant au transfert potentiellement à venir, il opère simultanément comme un mécanisme de refoulement – il contribue à occulter et à normaliser des crimes déjà commis par le régime israélien.
C’est toujours Adam Raz qui fournit l’exemple suivant : une chronique narrative écrite par le journaliste et écrivain Dan Ben Amotz, publiée dans le quotidien israélien Ma’ariv qui disposait alors (en 1956) de la plus large diffusion en Israël. Le texte de Ben Amotz a été rédigé en réaction au massacre de 49 villageois palestiniens de Kafr Qassem par l’armée israélienne le 29 octobre 1956, et aux tentatives de l’État de dissimuler les faits.
Le massacre s’inscrit dans le cadre de l’entreprise conjointe de la France, du Royaume-Uni et d’Israël visant à reprendre le contrôle du canal de Suez, nationalisé par Gamal Abdel Naser en juillet 1956. Craignant une invasion de l’armée jordanienne au début de l’offensive, Israël impose un couvre-feu à partir de 17h30 dans les villes et les villages arabes proches de la Cisjordanie (ces localités étaient déjà soumises au régime militaire et à un système de couvre-feux, mais l’horaire en fut avancé).
Le commandement militaire à Kafr Qassem décide d’instaurer le couvre-feu à partir de 17h, mais de nombreux habitants qui sont partis travailler n’en sont pas informés. Lorsqu’ils rentrent chez eux, les soldats de la Police des frontières ouvrent le feu sur eux sans avertissement préalable, sur ordre de leur commandant. Quarante-neuf villageois sont tués.
La censure militaire interdit aux rédactions de rendre l’affaire publique, mais les rumeurs se multiplient et l’événement devient officiellement connu au début de l’année 1957. Onze soldats et officiers sont jugés ; plusieurs d’entre eux sont condamnés à des peines de prison, mais rapidement amnistiés.
Le texte suivant est publié par Dan Ben Amoutz dans sa chronique Ma Nishma (« comment ça va ») dans le journal Ma’ariv, le 7/12/1956, c’est-à-dire dans une période où les rédactions sont encore officiellement soumises à l’interdiction de diffuser des informations sur le massacre.
J’ai rencontré un Allemand ce soir […] Je lui ai demandé quelle était sa réaction, et celle des personnes éclairées et intellectuelles comme lui, face à la question des camps de concentration et des chambres à gaz. Je voulais savoir comment il dormait ces nuits-là, s’il dormait avec sa femme, s’il jouait avec ses enfants ? […] « Je ne savais pas », répondit-il, « je ne savais rien » […], « Les journaux n’en parlaient pas, personne ne me l’a dit. »
Je n’aurais jamais imaginé qu’il oserait répéter cette excuse banale. Je l’ai regardé dans les yeux et j’ai soudain compris qu’il était Allemand. Ses yeux étaient mauvais et larmoyants, ses lèvres fines et lisses. […] J’ai eu envie de lui cracher au visage, mais j’ai payé mon café et j’allais partir quand il m’a arrêté et m’a dit :
« Excusez-moi de vous retenir. Je voulais juste vous poser une question. Vous me semblez être une personne intelligente et très sensible. Quelle a été votre réaction en apprenant l’incident qui s’est produit il y a un mois à Kafr Qassem ? »
« Que voulez-vous dire ? » ai-je demandé.
« Je voulais dire », a dit l’Allemand, « vos sentiments. Comment vous êtes-vous senti ? Avez-vous bien dormi ? Avez-vous embrassé votre petite amie ? Avez-vous lu de la poésie ? »
« Je ne comprends pas » dis-je, « Que s’est-il passé à Kafr Qassem ? »
« Ne me dites pas que vous n’êtes pas au courant. », dit-il.
« Je n’ai rien entendu. », dis-je.
« C’est impossible », dit l’Allemand. « Vous ne pouvez pas ne rien savoir de vos amis et voisins. Vous n’en avez rien lu dans les journaux ? »
« Non ! Criai-je. Je lis le journal tous les jours et je n’ai rien lu sur Kafr Qassem, croyez-moi ! Que voulez-vous dire ? Que s’est-il passé là-bas que je devais savoir ? Dites-moi, pour l’amour de Dieu ! ».
Mais il ne répondit pas. Soudain, il me regarda avec suspicion. Non, c’était plus que de la suspicion. […] Il me regarda comme si mes yeux étaient mauvais et larmoyants, et mes lèvres fines et lisses. Sa bouche trembla légèrement, il avait envie de me cracher au visage, mais au lieu de cela, il paya le café qu’il avait bu et sortit dans la rue sans se retourner.
Ce qui apparaît ici avec netteté est la dimension réflexive que la comparaison vise à susciter. Cette dimension deviendra explicite dans les mois suivant le 7 octobre 2023, lorsque des citoyens israéliens opposés à la violence génocidaire à Gaza et à la cruauté exercée à l’égard des prisonniers palestiniens affirmeront clairement – sur les réseaux sociaux comme dans des tribunes de presse – « nous sommes des nazis ! » Ils compareront alors explicitement le comportement des Israéliens à celui des Allemands durant la Shoah, qui, activement ou par leur silence, ont rendu possible l’extermination des Juifs.
Si la comparaison est toujours provocatrice aujourd’hui, il ne s’agit plus d’un tabou comme c’était le cas quand Ben Amotz a publié son texte. En effet, dans la chronique suivante qu’il publie, le 14/7/1956, Ben Amotz répond aux critiques virulentes suscitées par son texte, notamment à celles formulées par le poète Haim Gouri dans un article paru dans La-Merkhav. Guri attaque Ben Amotz pour avoir comparé les actes commis à Kafr Qassem à ceux des nazis. Ben Amotz se défend en affirmant qu’il n’a justement pas comparé les actes eux-mêmes, mais le régime du « non-savoir et la censure » les concernant :
Il n’y avait pas, dans le texte, de comparaison des actes, mais une comparaison du non-savoir et de la censure. Si notre intention avait été de comparer les actes, nous aurions mis dans la bouche de l’Allemand la description de l’acte de Kafr Qassem ; si nous ne l’avons pas fait, c’était délibéré […]. Il s’agissait de dire qu’un acte pareil ne peut pas être passé sous silence, que le chuchotement à son sujet constitue en soi un crime mineur, et que les responsables de la censure nous ont placés au même niveau que l’Allemand qui se cache derrière le non-savoir. Nous avons choisi [que la personne soit] allemande afin de donner un exemple extrême et radical, et nous l’avons fait dans le but de produire le choc le plus grand possible.
Ben Amotz confirme ici que la comparaison visait à produire un effet de choc chez les lecteurs, et qu’elle a réussi à le faire. Or la finalité n’était pas le choc lui-même mais celui-ci visait, selon l’auteur, à corriger l’attitude de l’État et de ses citoyens. Ce que l’analogie met en cause est l’attitude des autorités étatiques à l’égard de ces crimes – elles emploient un dispositif qui assure une situation d’ignorance. Cela permet, entre autres, de maintenir une image morale positive de l’État et de son armée.
Rappelons que la marge de manœuvre de Ben Amotz était limitée. La ligne éditoriale de Ma’ariv, comme celle d’autres journaux de l’époque, soutenait la logique selon laquelle la seule condition d’existence d’un État juif en Palestine serait celle d’un État en situation de guerre permanente. La critique demeurait possible, à condition de laisser aux élites militaires le soin de poser les questions.
Ainsi on relève dans ce texte une tactique que l’on retrouvera plus tard dans l’histoire de la comparaison : la distinction entre les niveaux pratique et épistémologique. Le débat porte ici principalement sur ce dernier – sur ce que l’on sait, sur ce que l’on fait savoir. C’est un débat intellectuel. Une ligne de fuite est donc maintenue, car l’attitude pratique (c’est-à-dire l’acte du massacre) pourra toujours être justifiée par des arguments sécuritaires et demeurer l’objet de discussions internes entre militaires et responsables politiques. La protestation de Ben Amotz porte ainsi sur le droit des citoyens de débattre ouvertement sur les crimes commis en leur nom.
1967-1982 – La Shoah dans le récit national israélien
Les exemples présentés jusqu’ici témoignent du mode de fonctionnement de la comparaison dans les discours israéliens des deux premières décennies après 1948 : d’une part, elle sert de dispositif d’alerte face aux crimes commis contre les Palestiniens ; d’autre part, elle soutient un mécanisme de légitimation de la logique militaire de l’État guerrier, et de dissimulation des crimes perpétrés au préalable. Pour comprendre comment ce mode de fonctionnement se prolongera et se transformera dans la période suivante, il faut prendre en compte l’évolution de la place de la Shoah dans la société israélienne.
L’intégration de la Shoah comme élément constitutif du récit national est un processus qui a été étudié notamment par l’historienne israélienne Idith Zertal. La question ne concerne pas seulement l’usage de la Shoah dans le discours idéologique de justification du projet sioniste, mais aussi dans la constitution des sujets israéliens, notamment par le système éducatif. Ici, on peut repérer un changement qui intervient au tournant des années 1970, et qui se renforce après la guerre d’octobre 1973.
Julia Resnik, professeure en sciences de l’éducation de l’Université hébraïque de Jérusalem, y voit un moment de bascule, en raison du nombre particulièrement élevé de soldats tués et blessés dans la guerre. La figure de la « victime juive » intègre alors progressivement le récit national, après en avoir été largement exclue. En effet, dans le discours de Ben Gurion et de son entourage, « la négation de l’exil » constituait une valeur centrale : le sionisme était présenté comme la réponse à la condition exilique du peuple juif, conçue avant tout comme un état de victimisation permanente. Or, le coût humain de la politique guerrière de l’État est devenu, à partir de 1973, douloureusement ressenti par la majorité juive du pays, ouvrant ainsi la voie à une reconfiguration du rapport à la Shoah et à la figure de la victime dans l’imaginaire national.
En ce qui concerne la domination exercée sur le peuple palestinien, la guerre dite « de Yom Kippour » a servi, pour certains Israéliens, à ce que le jour sacré est censé produire et soutenir – à faire teshouvah, c’est-à-dire faire un retour réflexif sur leurs schèmes mentaux face à la réalité de leur pays, de leur État, de leur armée, et d’eux-mêmes – et ce en vue de les corriger. D’autres n’avaient pas attendu la guerre pour s’opposer à la logique guerrière et coloniale. Dès le début des années 1970, le mouvement de sarvanim – des jeunes refusant de servir dans l’armée pour des raisons de conscience, au prix de leur incarcération – a pris de l’ampleur. Des lettres ouvertes, signées par des lycéens, dénonçant l’occupation et sa brutalité ont été publiées dans la presse et discutées à la Knesset.
En réaction à ces évolutions, le récit national transmis aux enfants comme aux adultes s’est lui aussi transformé. Il ne se limitait plus à l’exaltation des héros pionniers, mais intégrait désormais la figure des victimes de la Shoah, ainsi que celle de l’ensemble des persécutions subies par le peuple juif depuis le début de son histoire millénaire. La victimisation juive est ainsi devenue un élément central de l’identité israélienne. Ce déplacement a restreint encore davantage la possibilité, dans l’espace civique, d’aborder la réalité contemporaine – à savoir les méthodes militaires et politiques mises en œuvre par l’État contre les Palestiniens.
Aujourd’hui, le récit national transmis aux enfants israéliens dès l’école maternelle repose sur deux univers symboliques – celui de la Bible et celui de la Shoah. Il s’appuie sur une identification entre « le peuple juif » (העם היהודי) que les nazis cherchaient à exterminer, et le peuple biblique d’Israël (עם ישראל), conçu comme un peuple ancien, exceptionnel et éternellement persécuté, c’est-à-dire constamment menacé dans son existence même.
Ce peuple est présenté comme intrinsèquement lié à la Palestine – « Dans la Terre d’Israël fut fondé le peuple juif », ainsi s’ouvre la Déclaration d’indépendance de 1948 – et investi d’une mission universelle, celle de « l’esprit des Prophètes d’Israël », susceptible de justifier tous les moyens. Cette construction a déjà fait l’objet de nombreuses critiques et satires en Israël, sur lesquelles il n’y a pas lieu de revenir ici. Pour notre propos, il importe surtout de la souligner pour expliquer l’omniprésence de l’univers symbolique de la Shoah dans la société israélienne. L’un de ses effets majeurs est l’inscription, au cœur de la majorité juive en Israël, d’une opposition essentialisée entre « eux, les nazis » et « nous, leurs victimes ». Cela permet de comprendre, entre autres, pourquoi la comparaison des Israéliens aux nazis continue de produire des effets déstabilisants aujourd’hui.
1982 – 1993 : Leibowitz et l’émergence de l’expression « judéonazi »
La période suivante dans l’histoire de la comparaison est marquée par l’émergence de l’expression « judéonazi » dans la sphère publique israélienne, au début des années 1980, pour dénoncer la manière dont Israël traite les Palestiniens, notamment dans les territoires occupés depuis 1967. Elle a été très tôt associée au philosophe Yishayahu Leibowitz (1903-1994).
Leibowitz était une figure centrale de la vie intellectuelle israélienne. Juif pratiquant, portant une kippa noire, il se définissait comme sioniste tout en refusant l’étiquette « sioniste religieux ». Bien avant les années 1980, Leibowitz avait déjà eu recours à une comparaison entre le régime israélien et le régime nazi dans ses interventions publiques. Dans une lettre adressée à la rédaction de Haaretz et publiée le 28 octobre 1957, suite à l’amnistie accordée aux inculpés du massacre de Kafr Qassem, il ironisait en affirmant qu’il faudrait désormais « demander une révision du procès de Nuremberg et une réhabilitation des 300-400 officiers, soldats et fonctionnaires qui y ont été condamnés à mort et pendus, car ils ont tous agi par des ordres explicites. »
Leibowitz est aussi un des premiers intellectuels israéliens à avoir publiquement alerté sur les conséquences du maintien des territoires occupés à la suite de la guerre de juin 1967. Dans un échange avec des soldats, il déclare que l’occupation entraînerait Israël et sa culture dans un processus de « bestialisation » :
La fierté nationale et l’euphorie qui ont suivi les Six jours [de la guerre] sont temporaires ; elles nous conduiront d’un nationalisme exalté et sûr de lui vers un nationalisme messianique extrême. La troisième étape sera la bestialisation, et la dernière, la fin du sionisme.
On voit donc que la critique de Leibowitz, aussi radicale soit-elle, se veut interne au discours sioniste. De manière générale, il ne reconnaissait pas la Nakba dans ses analyses et situait l’origine du problème du rapport israélien « aux Arabes » en 1967.
En 1982, nous sommes quinze ans après la guerre de 1967 et cinq ans après la montée du Likoud au pouvoir. L’évacuation des colonies juives du Sinaï, conclue dans les accords de Camp David avec l’Égypte, est en train de s’achever et le ressentiment des colons évacués est mobilisé pour infuser la colonisation en cours en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. L’implication de l’armée israélienne dans l’oppression des Palestiniens est structurelle et massive. La guerre au Liban qui éclate en juin vise principalement les organisations de résistance palestinienne qui s’y sont installées au cours des années 1970. C’est dans ce contexte que l’expression hybride « judéonazi » émerge dans l’espace public israélien.
Les deux premières occurrences que j’ai pu identifier apparaissent dans le journal hebdomadaire Kol ha-Ir – un journal local de Jérusalem, publié par le même éditeur que Haaretz (Shocken) à partir de 1979. L’expression y figure dans une lettre envoyée à la rédaction et publiée dans la rubrique « Lettres » le 30 juillet 1982, c’est-à-dire un mois et demi avant le massacre de Sabra et Chatila (16-18 septembre 1982).
Comme les autres lettres publiées dans cette rubrique, celle-là est signée par le nom de l’auteur, Yoram Or‘ad, et son adresse à Jérusalem – rue Dahomey. Yoram se présente explicitement comme un homme de gauche en indiquant dès l’ouverture de sa lettre qu’il appartient au camp des « colombes » (par opposition aux « faucons »), et c’est précisément à ce titre, écrit-il,
que je ressens le besoin de m’adresser à toutes les fractions de l’arc politique afin de leur demander d’éviter des expressions qui suscitent l’indignation.
Je ne fais pas partie de ceux qui s’opposent à l’expression, aussi aiguë soit-elle, des controverses en temps de guerre. Au contraire, je pense que ces expressions peuvent parfois inciter le gouvernement ou d’autres instances d’autorité à faire preuve d’une prudence accrue, afin de ne pas accomplir des actes à la légère ou sans réflexion.
Mais chaque argument doit être solidement raisonné et l’intention aussi doit être positive – c’est-à-dire viser à orienter l’individu, le peuple et l’État, et non à nourrir la haine, laquelle existe déjà même en temps de paix. Des expressions comme « sbires » (kalgassim), « judéonazis » ou, à l’inverse, les moqueries lancées du côté du Likoud contre le Ma’arakh comme « les héros de la guerre de Yom Kippour » sont par nature des formules qui ne peuvent que faire monter le sang de celui qui les entend de l’autre côté, et susciter en retour une réaction similaire.
Cette lettre est révélatrice de la manière dont l’expression hybride est reçue et traitée dans la presse israélienne. D’abord, par l’attitude générale adoptée à son égard : l’expression est condamnée, et les citoyens sont appelés à l’éviter au nom du maintien d’un débat serein et pour ne pas attiser la haine. L’expression est ainsi exclue de la conversation civique sous prétexte qu’elle la détruit, en la faisant basculer vers un « dialogue de sourds », dominé par des affects chauffés plutôt que par des arguments. On considère que ceux qui l’emploient ne cherchent pas vraiment le dialogue mais la simple provocation.
Surtout, en évoquant la structure bipolaire de la politique officielle israélienne (le Likoud et le Ma’arakh), la lettre circonscrit le débat à l’intérieur de la matrice sioniste. En 1982, les deux partis se présentent en effet comme les héritiers légitimes de factions issues des premiers congrès sionistes, ce qui fixe implicitement les frontières du discours politique admissible. Ce cadrage révèle, par son silence même, ceux qui sont effectivement rejetés de la conversation – les Palestiniens, pourtant premiers concernés par les violences exercées par l’État et son armée. Autrement dit, l’expression qui visait précisément à introduire dans la conversation sioniste « de gauche » la cruauté et l’injustice subies par les Palestiniens en a été écartée.
La prochaine occurrence du terme apparaît dans une chronique du journaliste Dan Margalit, publiée le 10 décembre de la même année. Cette fois, l’expression est explicitement associée à Leibowitz. Margalit, alors journaliste à Haaretz, tenait également une chronique régulière dans Kol Ha-Ir. Il y décrit l’une des rencontres fondatrices de ce qui deviendra, quelques années plus tard, le parti Meimad. Ce parti était composé de militants issus du Mafdal, appartenant au courant sioniste-religieux, qui s’opposaient à la droitisation croissante du parti ainsi qu’à son soutien inconditionnel à la politique de colonisation en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.
Margalit lui-même n’était pas pratiquant et participait à cette réunion en tant que journaliste. Pourtant il s’est permis de dénoncer la présence de Leibowitz « parmi des religieux modérés », en le qualifiant d’« insolent-blasphémateur » (מחרף-מגדף), notamment parce qu’il avait été à l’origine du terme « judéonazi ». On voit donc qu’ici encore, l’expression est traitée comme une simple injure, voire comme un blasphème – une qualification qui permet d’en neutraliser la portée épistémologique et politique. Autrement dit, elle fonctionne comme un objet abject au sens de Julia Kristeva, qui désigne et matérialise les limites du discours légitime (« modéré »). Elle opère comme un marqueur d’exclusion, visant à disqualifier non seulement la parole de Leibowitz, mais aussi sa personne même, reléguée hors du champ du débat acceptable.
Margalit compare Leibowitz au rabbin Yehoudah Amital (1924-2010), futur dirigeant du parti Meimad, qu’il présente de la manière suivante :
Amital compte parmi les gens bien qu’on trouve au milieu du chemin [une citation d’une chanson populaire de Naomi Shemer, sortie en 1981]. Il incarne un judaïsme qui s’alarme lorsque le sang des enfants des goyim est versé en vain. […]
Notons que les Palestiniens ne sont pas nommés comme tels, même pas en tant qu’ « Arabes ». Ils apparaissent sous l’appellation de « goyim », un terme qui les inscrit dans une continuité symbolique avec les persécuteurs des Juifs à travers l’histoire. En outre, c’est seulement la mort de leurs enfants qui pose problème. Autrement dit, le « bon » judaïsme (contrairement à celui représenté par Leibowitz) est celui qui s’alarme lorsque des enfants de Palestiniens sont tués « en vain ». Il s’ensuit, par conséquent, qu’il n’a pas à s’alarmer lorsque des adultes sont tués, et qu’il est même concevable que la mise à mort des enfants puisse être justifiée, dès lors qu’elle ne serait pas « en vain ».
On trouve une critique peut-être plus nuancée du terme dans les propos du critique littéraire Nissim Kalderon, publiés dans Ha-Ir (le journal local de Tel Aviv des éditions Schoken), à la suite de la parution de son livre d’essais en 1988, durant la première Intifada. Le livre était destiné à la gauche israélienne et entendait, selon Kalderon, lui porter un message d’optimisme en vue de sa mobilisation contre le gouvernement de droite. Kalderon revient dans l’entretien à la fois sur les mobilisations contre la guerre au Liban – en particulier après le massacre de Sabra et Chatila six ans plus tôt – et sur le sentiment de désespoir qui s’est depuis emparé de la gauche israélienne. Le journaliste évoque alors « le concept de “judéonazi”, devenu fréquent chez nous », ce à quoi Kalderon répond :
Je pense que ce livre est une tentative de dire qu’il y a de la lumière et de l’ombre, et qu’il faut vivre à l’intérieur de cette ambiguïté, sans la remplacer par des situations univoques. Je m’oppose à cette comparaison – judéonazis – parce qu’elle n’est pas vraie. Les Israéliens ne se comportent pas comme les nazis, qui ont exterminé des êtres humains de manière systématique, dans des chambres à gaz.
Des hélicoptères israéliens plongent au-dessus de camps de réfugiés et y pulvérisent du gaz – il faut le dire ; on répand le sang d’un enfant sur la route – il faut le dire. Mais il existe une différence très nette entre quelqu’un qui a commis un acte de prostitution une fois et quelqu’un qui est prostitué de profession.
Dire que nous sommes comme les nazis, c’est dire que tout est noir, que tout est perdu. Or je veux tous les alliés possibles pour lutter contre le meurtre et l’occupation. Si je dis que tout est noir, je crée une situation qui n’est pas vraie. Celui qui parle de « nazis » ignore que la réalité, telle qu’elle est aujourd’hui, peut devenir encore pire. Par exemple le transfert – une option tout à fait réaliste. Je dis que le pire n’est pas encore arrivé. Nous devons nous y préparer et être prêts à lutter, la tête froide, contre cela. (23.12.88)
La comparaison est condamnée ici pour des raisons stratégiques – elle éloignerait des alliés potentiels de la gauche et notamment de la cause palestinienne. Pour Kalderon, le terme emblématique de la comparaison – judéonazi – est trop fort, trop tranchant, et voué à conduire à une impasse du dialogue. Il empêcherait la création d’alliances durables susceptibles de permettre une lutte efficace contre l’oppression des Palestiniens.
Mais, paradoxalement, c’est précisément à travers son opposition que Kalderon confirme la pertinence de la comparaison avec les nazis. Ces derniers, explique-t-il, incarnent une violence annihilatrice systématique et totale, tandis que les violences commises par Israël seraient, selon lui, regrettables mais ponctuelles. Autrement dit, la distinction qu’il établit repose moins sur la nature de la violence que sur son degré de systémisation. Les violences sont donc comparables, même si les structures dans lesquelles elles sont inscrites ne sont pas similaires.
Leibowitz lui-même s’est directement impliqué dans le débat. Le 19 juin 1988, il participe à un événement à Tel Aviv aux côtés de l’écrivain Michael Shashar, à l’occasion de la publication de leur livre d’entretiens, devant l’Association des diplômés de l’Université hébraïque. Une annonce de l’événement, publiée le 17 juin dans Ha-Ir et signée par Guy Assif, précisait que Shashar « demandera à Leibowitz de réexaminer la pertinence du terme “judéonazis” ».
La réponse de Leibowitz a été citée dans un reportage signé par Noa Gal et publié dans Ma’ariv le lendemain de la rencontre, sous le titre « Professeur Leibowitz : Nous n’avons pas fait de chambres à gaz, mais les intentions sont identiques » :
« Je ne retire aucun des mots que j’ai prononcés », a déclaré hier le professeur Leibowitz lors de sa conférence […]. En réponse à une question posée par l’écrivain Michael Shashar, qui lui demandait s’il regrettait d’avoir employé le terme « judéonazis », Leibowitz a répondu en citant un article publié, selon lui, uniquement dans The Jerusalem Post [un journal en anglais].
L’article évoquait un rapport de médecins israéliens à propos de 20 femmes arabes ayant fait une fausse couche en raison des gaz utilisés pour disperser des manifestations, de bébés asphyxiés, de blessés dont le transfert vers les hôpitaux avait été empêché par l’armée, et un jeune homme battu jusqu’au sang par des colons qui le croyaient arabe.
« Je me demande dans quel État et sous quel régime ces faits ne feraient pas la Une de tous les journaux », a déclaré Leibowitz. « Nous n’avons pas encore construit de chambres à gaz, et je suis prêt à effacer le mot “encore”. Je ne pense pas que nous en construirons, mais les intentions sont identiques, la même mentalité. C’est la mentalité des SS, et c’est pourquoi je ne retire aucun des mots que j’ai prononcés. »
Leibowitz avait alors quatre-vingt-cinq ans, et sa résilience est d’autant plus remarquable que les attaques venaient de tous bords. Une chronique de 1983 publiée dans Kol Ha-Ir évoque les protestations à son égard au sein même de sa communauté synagogale (la synagogue Yeshuron dans le quartier Réhavia de Jérusalem Ouest). Mais la réaction de Leibowitz au scandale suscité par l’expression ne fait que souligner que sa motivation était de l’employer comme moyen ultime pour percer le mur de silence qui entourait les violences commises contre les Palestiniens.
La réaction de Leibowitz à la question de Shashar rappelle la réponse de Ben Amotz face à la critique de Haim Gouri, en ce qu’elle ramène au centre de la discussion le rôle des journaux et plus largement des dispositifs de communication dans la société israélienne. En 1956, étaient principalement mis en cause les agents de la censure militaire, ainsi que les journalistes et les intellectuels (comme Gouri) qui s’y conformaient. La charge formulée par Leibowitz en 1988 semble avoir une portée plus large. C’est l’État dans son ensemble qui est mis en cause, ainsi que le régime qui est implicitement comparé au régime nazi.
Un autre élément qu’il faut retenir est l’usage du terme « mentalité ». Il s’agit là d’une réaction à une objection courante contre la comparaison – l’absence de chambre à gaz, ou d’autres dispositifs génocidaires nazis, de l’arsenal des moyens appliqués par Israël contre les Palestiniens. Leibowitz affirme alors que ce qui constitue la base de la comparaison est un fond commun mental qui peut s’exprimer de différentes manières.
En 1993, la polémique franchit un seuil supplémentaire lorsque la ministre de l’Éducation nationale du second gouvernement Rabin, Shulamit Aloni, qui est membre du parti Meretz (gauche sioniste), décide de décerner à Leibowitz le prestigieux Prix Israël pour son activité intellectuelle. Cette décision suscite immédiatement de vives réactions négatives : des pétitions de soldats, de politiciens et de citoyens appellent à son annulation ainsi qu’à la démission de la ministre.
Notons que Leibowitz lui-même entretenait une relation critique avec Aloni et son parti. Il leur reprochait notamment d’avoir soutenu l’expulsion vers le Liban de 400 militants du Hamas en 1992, et de ne pas avoir appelé les jeunes Israéliens à refuser le service militaire dans une armée massivement dédiée à l’oppression des Palestiniens dans les territoires occupés.
Les réactions scandalisées suscitées par l’attribution du prix évoquaient non seulement la comparaison faite par Leibowitz entre soldats israéliens et nazis, mais aussi celle qu’il avait établi entre les premiers et les militants du Hamas. Dans les deux cas, il s’agissait d’une dissonance insupportable pour un public israélien entraîné à la vénération de l’armée et de ses soldats, et à la diabolisation systématique de l’adversaire palestinien. Toutefois, c’est avant tout la comparaison avec les nazis qui a cristallisé l’opposition à la décision de lui décerner le prix.
Un entretien avec Leibowitz est paru dans le quotidien Hadashot le 19 janvier 1993, signé Tal Hassin. La rédaction a choisi pour titre une paraphrase de Leibowitz : « Je n’ai pas forgé le concept de judéonazis. J’ai parlé d’une mentalité nazie qui existe dans l’État. ». Voici l’entretien tel qu’il a été publié :
—[Le premier ministre] Yitzhak Rabin a dit qu’il était inconcevable de décerner le Prix Israël à quelqu’un qui appelle au refus du service militaire.
—Bon, c’est son opinion.
—Comment expliquez-vous son opinion ?
—Cela me parait évident. Je m’oppose de la manière la plus radicale à sa ligne politique et, de son point de vue, cette ligne est celle de l’État d’Israël. Son objection est donc compréhensible.
—Un soldat réserviste a dit qu’il refuserait de servir dans les territoires [occupés] si le prix vous était décerné.
—Il me fait de la publicité.
—L’organisation des enseignants religieux a également protesté, affirmant que vous êtes celui qui a forgé le concept “judéonazi”.
—Ce n’est pas vrai. J’ai parlé d’une mentalité nazie qui existe dans l’État. J’ai dit que, si en Israël la loi et la Cour Suprême autorisent l’usage de la torture comme moyen d’extorquer des aveux des prisonniers, cela témoigne d’une mentalité nazie.
—Vous avez déclaré que ce prix servait à masquer la honte des institutions. Que vouliez-vous dire ?
—J’ai demandé quels étaient les arguments pour me décerner le prix. Il existe plusieurs catégories de personnes qui me dénoncent, et d’autres qui cherchent à couvrir leur honte. Ceux qui connaissant ma position politique, mon opinion sur la domination exercée dans les territoires etc. s’opposent à moi, mais veulent montrer combien Israël est [un État] libéral, et c’est pourquoi ils décernent le prix à quelqu’un qui s’oppose à leurs opinions.
—Comment expliquez-vous le tumulte provoqué par la décision de vous décerner le prix ?
—Cela va de soi. Je heurte les valeurs de beaucoup de gens, et je désacralise des choses qui leur sont sacrées. Si j’appelle le Kotel (le Mur de Lamentations) le disco-kotel national, je comprends que cela soit blessant. Mais le culte qui entoure le Kotel n’a rien avoir avec le judaïsme. J’ai blessé ceux qui voient en Israël l’expression d’une vision messianique. Je nie à Israël toute signification religieuse. Il y a ici un problème politique fondamental : je veux qu’Israël soit l’État du peuple juif, et non la domination juive violente sur un autre peuple. Pour beaucoup cela constitue une blessure grave (פגיעה קשה).
Si Leibowitz n’a pas forgé l’expression « judéonazis », il l’a incontestablement employée. Au vu du scandale suscité par la décision de lui décerner le prix, il semble toutefois qu’il ait cherché à apporter quelques précisions – moins par capitulation face à ses détracteurs que par respect pour la conversation civique et l’ordre symbolique étatique. Le débat lui a permis d’opérer une distinction entre deux usages possibles de l’expression – l’un désigne des êtres humains spécifiques, l’autre désigne une mentalité. Il affirme que c’est uniquement dans ce second sens, systémique, que le terme devait être compris, et non comme une qualification péjorative appliquée à tel ou tel individu.
Surtout, le professeur nonagénaire a décomposé l’expression hybride pour parler désormais d’une « mentalité nazie » d’une part, et d’un État « juif » ou « du peuple juif » de l’autre. On pourrait voir ici une réponse aux réactions rencontrées tout à l’heure, émanant de personnes qui se disaient heurtées par l’hybridation du mot « juif » avec celui d’un régime qui incarne la cruauté génocidaire anti-juive dans sa forme la plus accomplie. Mais, comme on le voit, Leibowitz n’avait aucune difficulté à concéder sur le plan terminologique et à retrancher le nom « juif » de l’expression.
Ce faisant, Leibowitz a mis au jour la raison profonde du choc que l’expression « judéonazi » a provoqué chez ses détracteurs – un choc qui, à leurs yeux, attiserait de la haine et rendrait impossible toute discussion. Or ce qui devrait être véritablement choquant pour les Juifs, suggère Leibowitz, c’est le fait qu’Israël, en tant qu’État du peuple juif, soit en réalité une structure de domination qui s’impose violemment à un autre peuple.
Il semble ainsi répondre à ses détracteurs : si vous êtes saisis d’effroi par cette expression au point de ne plus pouvoir poursuivre la discussion, c’est parce que vous refusez de mobiliser votre intellect pour affronter la réalité violente et pour la transformer ; ou bien, vous ne souhaitez pas la changer, et vous manipulez alors la parole et les symboles afin de préserver vos intérêts et de maintenir le statu quo.
Finalement, Leibowitz renonça au prix après que Rabin eut annoncé qu’il ne serait pas présent à la cérémonie de remise – cérémonie qui, selon le protocole, se tient le jour de l’Indépendance, présidée par le Premier ministre et diffusée à la télévision nationale. Toutefois, la controverse ne s’éteignit pas avec cet épisode et se poursuivit bien au-delà de sa mort en 1994, comme en témoigne, par exemple, la polémique suscitée en 2007 par la décision de la municipalité de Jérusalem de nommer une rue en son nom.
2000-aujourd’hui
L’implication de plus en plus massive de l’armée israélienne dans l’occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, combinée au régime de conscription obligatoire, a rendu le dispositif juridique et militaire employé par Israël contre les Palestiniens familier à la grande majorité des foyers juifs du pays, à l’exception notable de la population ultra-orthodoxe, largement exemptée du service militaire en vertu d’un accord conclu à l’époque de Ben Gurion (et remis en cause ces dernières années).
Cette situation a donné lieu à un certain processus dialectique, qui s’est particulièrement renforcé depuis l’époque de la deuxième Intifada (2000-2005) : avec l’implication devenue plus massive de la société israélienne dans l’occupation, à travers le service militaire, les discours critiques à l’égard des actions de Tsahal se sont consolidés, portés notamment par des personnes qui y ont directement participé. De plus en plus de militaires ont ainsi commencé à témoigner publiquement de leur expérience au sein de l’armée occupante, en particulier dans le cadre de l’organisation Breaking the silence, fondée en 2004.
L’enracinement de la colonisation juive en Cisjordanie a produit un effet similaire, en ce qu’elle a augmenté la visibilité de l’occupation. Depuis les années 1990, des associations de colons engagés dans le dialogue interreligieux avec les Palestiniens sont actives en Cisjordanie. Parmi les militants et activistes contre l’occupation et contre la violence des colons à l’égard des Palestiniens, on trouve un nombre non négligeable de jeunes personnes qui ont grandi dans le milieu dit national-religieux des colonies.
Ce militantisme, bien que minoritaire parmi les colons et au sein de la société israélienne dans son ensemble, montre néanmoins que les informations concernant l’oppression et l’injustice subies par les Palestiniens circulent en Israël, qu’elles sont accessibles, et qu’elles suscitent parfois l’indignation – et cela malgré l’effort du système éducatif et médiatique pour les dissimuler ou les justifier.
On trouve donc la conjoncture suivante : d’une part, une visibilité de plus en plus répandue, au sein de la société juive israélienne, de l’appareil colonial ; d’autre part, un discours hégémonique – relayé par le système éducatif et les principaux médias – qui renforce la centralité de l’univers symbolique de la Shoah en refoulant la réalité de l’oppression des Palestiniens.
Ce déséquilibre a introduit une nouvelle étape dans l’histoire de la comparaison avec le régime nazi dans les discours israéliens, caractérisée par un relâchement progressif du tabou qui l’entourait depuis 1948. Ce relâchement a été constaté à droite de l’échiquier politique, avec des discours de plus en plus décomplexés faisant surface sur la scène publique, assumant pleinement l’association avec les nazis.
Par exemple, en 2019, des enregistrements de cours dispensés par des rabbins de la Mekhinat ‘Eli – une académie prémilitaire prestigieuse située en Cisjordanie, destinée à former de jeunes Israéliens issus du courant sioniste religieux durant la période intermédiaire entre le lycée et le début de leur service militaire – ont été diffusés sur les chaînes audiovisuelles publiques. Parmi d’autres propos ouvertement racistes et suprématistes, on entendait un des rabbins de l’institution, Giora Redler, déclarer :
Commençons par la question de savoir si Hitler a raison ou non. […] Dans son idéologie il a raison. Il existe un monde masculin, qui fait la guerre, qui cherche l’honneur et la fraternité des combattants, et il existe un monde féminin, mou, moral, celui qui tend l’autre joue. Et nous pensons que les Juifs portent précisément cet héritage-là, et c’est pourquoi ils sont le vrai ennemi. Il [Hitler] a cent pour cent raison – sauf qu’il s’est trompé de camp.
De même, en juin 2024, l’ancien député de la Knesset du parti Likoud, Moshé Feiglin, est intervenu dans une émission politique diffusée sur la chaine 12, en déclarant :
Comme le disait Hitler – que son nom et sa mémoire soient éradiqués – « Je ne peux pas vivre dans ce monde tant qu’il y existe ne serait-ce qu’un seul Juif ». [De la même manière], nous ne pourrons pas vivre dans ce pays tant qu’il restera à Gaza ne serait-ce qu’un seul islamo-nazi.
Mais le relâchement du tabou entourant la comparaison ne se manifeste pas uniquement chez des acteurs israéliens qui s’identifient explicitement à l’idéologie d’inspiration nazie. On l’observe également dans des plateformes de la gauche sioniste, notamment depuis le début des années 2010, avec la montée en puissance des partis et des figures de l’extrême droite.
Ainsi commence-t-on à voir le terme « judéonazi » apparaître dans des articles de Haaretz dénonçant les pratiques coloniales d’Israël, ainsi que la montée de courants fascisants au sein de la société et du système politique. C’est le cas, par exemple, de la chronique de Uri Misgav publiée le 8 avril 2016, où l’on peut lire : « Il existe un courant judéonazi aux marges de la société israélienne. Il est difficile d’en évaluer l’ampleur. Il n’est pas très large, mais il existe. » Ou encore la chronique de Rogel Alper (Haaretz, édition du 4 novembre 2022), consacrée à une vidéo qui circulait sur les réseaux sociaux et qui a été diffusée à la télévision, montrant deux jeunes Israéliens attaquant un chauffeur de bus palestinien. La chronique portait le titre explicite : « Espèces de judéonazis – j’ai honte de faire partie du même peuple que vous ». Un autre exemple est la tribune d’Eitan Beckerman publiée sur le site d’information Walla le 4 mai 2016 – « Leibowitz avait raison : Nous sommes tous devenus des judéonazis. »
L’extrême violence qui s’est déployée en Israël-Palestine après les massacres du 7 octobre 2023 – les tueries indiscriminées et la famine orchestrée par Israël contre la population de Gaza, la répression accrue (surveillance et arrestations) visant les Palestiniens citoyens d’Israël, le soutien de l’armée aux agressions et aux dépossessions menées par les colons israéliens en Cisjordanie, la manipulation de plus en plus visible et assumée des informations dans les discours de propagande tournés vers l’extérieur (hasbara), ainsi que le silence relatif des chaines audiovisuelles et de la presse de masse à l’égard des crimes commis par Tsahal à Gaza et en Cisjordanie au moment même où ces crimes devenaient de plus en plus outranciers – semble avoir davantage libéré les usages dénonciateurs de la comparaison.
Ces usages ont été particulièrement observés sur les réseaux sociaux en ligne comme X (Twitter) et Facebook (arrivés en Israël en 2007). Au cours des deux ans qui ont suivi le 7 octobre 2023, j’ai pu recueillir des centaines de publication, provenant de comptes israéliens, faisant allusion à des éléments de la Shoah et au régime nazi afin de dénoncer le comportement de l’armée, du gouvernement et de la société israélienne.
Ainsi, lors des premières arrestations des citoyens palestiniens ayant exprimé leur solidarité avec les habitants bombardés de Gaza, plusieurs usagers juifs ont fait référence au poème du pasteur Martin Niemöller, Quand ils sont venus (« Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste… »), et l’ont mobilisé comme avertissement contre la normalisation de la répression et du silence.
D’autres références culturelles et artistiques liées à la Shoah ont également circulé dans des publications critiques à l’égard du gouvernement, de l’armée et de la société israélienne. Ainsi, dans les mois ayant suivi la sortie du film La Zone d’intérêt en 2024, de nombreux usagers y ont fait allusion – tant verbalement qu’en partageant l’image de l’affiche – afin de dénoncer le comportement d’une partie du public israélien menant une vie ordinaire à quelques kilomètres seulement de la bande de Gaza, où des atrocités sont commises quotidiennement en son nom.
Des références visuelles à des images iconiques de la Shoah ont également été observées, comme l’image d’un jeune garçon palestinien levant les mains face aux soldats israéliens armés – une référence explicite à une célèbre photo du Ghetto de Varsovie. Dans d’autres cas, il s’agissait des images retravaillées ou générées à partir des iconographies de la Shoah, notamment celle qui a circulé en juillet 2025 à la suite de l’annonce par le gouvernement israélien de la construction d’une « ville humanitaire » au sud la bande de Gaza, destinée à accueillir des centaines de milliers de Gazaouis. Comme l’ont souligné des nombreux commentateurs, cette « ville » s’apparenterait en réalité à un camp de concentration. C’est dans ce contexte qu’a été diffusée une image imitant la célèbre porte du camp d’Auschwitz, sur laquelle figure l’inscription « Le travail rend libre ». Dans cette version, l’inscription allemande était remplacée par des mots en hébreu : « ville humanitaire ». Ces exemples ne couvrent qu’une fraction des usages que des journalistes et des citoyens font de la comparaison pour dénoncer la politique israélienne à l’égard des Palestiniens.
Pour conclure, je voudrais évoquer un exemple qui permet de mesurer la complexité des discussions dont la comparaison peut servir de support. Il s’agit d’un texte publié en juillet 2025 sur la page Facebook d’une artiste palestinienne, citoyenne d’Israël.
Dans ce texte, rédigé en hébreu (comme la majorité des publications sur sa page) elle critique précisément le recours à la comparaison entre le génocide à Gaza et la Shoah, au motif qu’elle risque d’imposer à l’histoire de son peuple des catégories étrangères qui effacent la situation concrète des Palestiniens :
Arrêtez d’appeler ça “la Shoah de Gaza”.
La tragédie du peuple palestinien a un nom précis, en arabe, et il est destiné [à ne désigner] qu’une seule chose – la Nakba.
Ce n’est pas un mot générique pour [désigner] une catastrophe. C’est un mot né pour décrire la catastrophe historique du peuple palestinien, l’expulsion, la destruction, l’effacement et l’oppression qui se poursuivent jusqu’à aujourd’hui, Nakba.
La Nakba n’a pas été « un moment historique », mais un processus violent, continu, ininterrompu, qui a commencé en 1948 et qui continue maintenant, sous les yeux de ceux qui ne veulent pas voir.
Il n’y a aucune raison de comparer la Shoah et la Nakba.
Mais il y a une chose qu’il faut dire : Celui qui a survécu à la Shoah est celui qui se trouve derrière la Nakba. Et cela est un fait historique, non pas une comparaison. Et c’est précisément cela qui est si terrifiant.
Cette publication a suscité de nombreuses réactions de la part des usagers juifs abonnés à sa page. L’un d’eux, qui l’a relayée sur son propre profil, a ajouté le commentaire suivant, proposant une reformulation synthétique du propos initial tout en s’adressant explicitement au public juif concerné : « Parfois, insister que la conversation se centre sur la “Shoah” – plutôt que sur la Nakba – peut dissimuler des formes latentes de dénégation et de suprématie juive. »
Une autre usagère a ajouté le commentaire suivant sous la publication originale :
Merci pour cette publication, derrière laquelle il y a une pensée profonde, politique et intelligente. Je pense que si on emploie ce mot [Shoah], c’est précisément dans la volonté de frapper d’autres Israéliens par la conscience que ce qui est fait en leur nom est le pire de tout ce qu’ils peuvent concevoir, mais peut-être cela nous ramène justement au refus de comprendre l’ampleur de l’horreur de la Nakba et sa nature d’événement historique toujours en cours, et qui ne fait que s’aggraver. Le nombre de personnes tuées a déjà largement dépassé celui de la Nakba de 48, et la destruction à Gaza est systémique. Dans son orientation et dans ce qu’Israël tente de faire il s’agit bien d’une Nakba, cela ne fait pas débat, mais les moyens [employés] ainsi qu’une partie importante du vocabulaire ramènent la Shoah à la conscience de beaucoup de Juifs. À mes yeux, la question est principalement de savoir si l’emploi de ce nom aide, si cela mobilise des personnes à agir pour mettre fin à cette horreur.
Ce commentaire nous ramène au point de départ du parcours retracé ici : les premières occurrences de la comparaison dans les discours israéliens des années 1950, dont la vocation était précisément de choquer la population et les décideurs afin de provoquer un sursaut moral, un réveil de la conscience, mais qui en même temps pouvait être compris comme une tentative de dissimulation des crimes concrets commis par Israël. L’autrice de ce commentaire n’a peut-être pas connaissance de la longue histoire de cette comparaison, ni du succès pour le moins limité de sa stratégie discursive.
Ce commentaire indique également que la comparaison est destinée avant tout au public juif afin de le rendre conscient de la cruauté et de l’injustice subies par les Palestiniens en son nom depuis des générations. Toutefois, le discours qui la mobilise peut rapidement se retourner et devenir une nouvelle manifestation de suprématie juive, en appliquant une violence épistémique à l’égard des Palestiniens – l’imposition d’un cadre narratif et conceptuel qui recentre l’expérience juive au détriment de l’histoire et de l’expérience palestiniennes.
Au-delà des questions abordées explicitement dans la publication de l’artiste palestinienne et dans les commentaires qu’elle a suscités, cet échange met en lumière la capacité de l’univers symbolique de la Shoah à fonctionner comme le support d’une discussion sincère entre Juifs et Palestiniens sur l’ordre symbolique et la réalité qu’il est censé représenter. Il nous rappelle surtout la dimension relationnelle et déséquilibrée de ce support, et la prudence qui doit accompagner son utilisation.
Je termine sur une note personnelle. Dans mes échanges avec des collègues français, j’ai constaté que la comparaison de l’État d’Israël avec le régime nazi s’entend comme une dissonance ahurissante et produit souvent un effet d’ébranlement, qui met fin à la discussion. Je reconnais que la comparaison n’a pas la même résonance en Israël qu’en France. Le contexte discursif en France est singulier, et dépend d’une histoire spécifique de l’ancrage d’un discours idéalisant sur Israël, son évolution au fil du temps, ses relations avec les autres phénomènes historiques, sociaux et intellectuels. J’espère néanmoins que l’étude des dynamiques qui ont traversé la société israélienne autour de cette comparaison pourra renforcer notre capacité à aborder le malaise qu’elle suscite, à nous sensibiliser aux crimes qu’elle vise à dénoncer et à nous mobiliser contre eux.
- Cet article a comme origine une conférence donnée dans le cadre du séminaire Antisémitisme, anti-antisémitisme et le conflit israélo-palestinien à l’EHESS le 12/11/2025. Je voudrais remercier Aurélia Kalisky, Luciano Brito et Oded Schechter pour leurs conseils et leurs remarques lors de sa préparation.
- Présentée par Caroline Yadan et consorts, Assemblée nationale, 19 novembre 2024, nº 575.
- François Dubuisson, « La proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme » : un texte inutile et contraire à la liberté d’expression », consultable sur le site de l’Université libre de Bruxelles – https://difusion.ulb.ac.be/vufind/Record/ULB-DIPOT:oai:dipot.ulb.ac.be:2013/400247/Details.
- Voir Aurélia Kalisky et Jérôme Heurtaux, « Les formes renouvelées (et liberticides) de la lutte contre l’antisémitisme », AOC, à paraître.
- Par exemple le débat entre Arnold Toynbee et l’ambassadeur israélien aux Nations Unies Jacob Herzog en 1961 autour de cette comparaison. Je remercie Honaida Ghanim pour cette référence et pour l’indication que le débat est disponible à l’écoute sur Youtube - https://youtu.be/2M5Ntu3C0IA?si=mMoH6i4s77vXICb4 (consulté lé 27.12.25). Voir aussi Hedva Ben-Israel, « Debate with Toynbee : Herzog, Talmon, Friedman », Israel Studies 11 :1 (2006), p. 79-90. Pour une analyse des exemples plus récents voir Jérôme Bourdon, « De José Saramago à Rony Brauman : analogies historiques dans le conflit israélo-palestinien », Mémoires en jeu, automne 2025, p. 34-45.
- L’idée qu’Israël est un État démocratique sert à délégitimer toute option d’intervention étrangère ou d’appel aux sanctions. Or l’idée qu’Israël constitue une démocratie au sens généralement entendu en Occident est contestable, comme le montrent des nombreux chercheurs dont des Israéliens. Voir Oren Yiftachel, Ethnocracy. Land and Identity Politics in Israel/Palestine, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2006.
- Voir Rabea Eghbariah, « The Ongoing Nakba. Toward a Legal Framework for Palestine », The Harbinger 48, décembre 2023 (https://socialchangenyu.com/harbinger/toward-a-legal-framework-for-palestine/).
- Il est question ici uniquement de la majorité ouvertement sioniste de la société israélienne. Notons que la comparaison des institutions sionistes puis israéliennes avec le nazisme était un motif relativement courant chez certains rabbins des communautés harédi (ultra-orthodoxes), et qu’il est toujours présent aujourd’hui dans le discours de certains groupes, notamment de Neturei Karta. Voir Menachem Keren-Kratz, « Satmar and Neturei Karta: Jews Against Zionism », Modern Judaism 43 :1 (2023), p. 52-76.
- Voir Nur Masalha, « The 1956-57 Occupation of the Gaza Strop : Israeli Proposals to Resettle the Palesitnian Refugees », British Journal of Moddle Eastern Studies 23.1 (1996), p. 55-68.
- Benny Morris, Israel’s Border Wars 1949-1956, Oxford University Press, 1993.
- Cité dans Tom Segev, 1949. Les premiers israéliens, Jérusalem, Domino, 1984 (en hébreu), p. 67. Toutes les traductions dans cet article sont faites par l’auteur à partir de l’hébreu, sauf indication contraire.
- Il s’agissait des kibboutzim appartenant aux mouvements de la gauche sioniste comme ha-Shomer Hatzair. Voir Areej Sabbagh-Khoury, Colonizing Palestine. The Zionist Left and the Making of the Palestinian Nakba, Stanford, Stanford University Press, 2023.
- J’ai ajouté les italiques. Traduction faite à partir de la traduction anglaise de la lettre chez Benny Morris, Israel’s Border Wars 1949-1956, op. cit., p. 147-8.
- Voir Morris, ibid.
- Le 18.5.1955. Cité dans Adam Raz, Le massacre de Kafr Qassem, une biographie politique, 2018.
- La ligne éditoriale de Ma’ariv était généralement sioniste. Son rédacteur en chef, Ezriel Carlebach, échange régulièrement avec David Ben Gurion, bien que les deux hommes divergent sur plusieurs points, notamment sur la question des réparations (shiloumim) en provenance de l’Allemagne de l’Ouest.
- Idith Zertal, Israel’s Holocaust and the Politics of Nationhood, Cambridge, Cambridge University Press, 2005.
- Julia Resnik, « Sites of memory’ of the Holocaust: shaping national memory in the education system in Israel », Nations and Nationalism 9 (2), 2003, 297-317. Cité dans Nurit Peled Elhanan, Holocaust Education and the Semiotics of Othering in Israeli Schoolbooks, Common Ground, 2023.
- Voir Rudi Kisler, « A three-thousand-year-old soldier: history and the Hebrew Bible in Jewish-Israeli public education », Discourse: Studies in the Cultural Politics of Education, 43.4 (2020), p. 497-511.
- Des publications académiques comme celle d’Amnon Raz-Krakotzkin, Conscience de la Bible, conscience de la Mishnah. Safed et la culture sioniste, Tel Aviv, Hakiboutz Hameuhad, 2022 (en hébreu) aux satires (la série de sketchs Les Juifs viennent היהודים באים), en passant par des articles dans les journaux et des publications dans les réseaux sociaux.
- Voir Peled-Elhanan, op. cit.
- Il est responsable d’une autre expression hybride – disco-kotel – pour dénoncer les pratiques israéliennes dans le Mur de Lamentations (le kotel).
- Dans Kiriat Menahem, un quartier de Jérusalem Ouest construit en 1959 pour installer les nouveaux immigrés juifs. Selon un article de Haaretz du 29 septembre 1961, le nom « Dahomey » a été donné à la rue par le maire pour fêter la signature des accords diplomatiques entre Israël et la République de Dahomey.
- Au moins un incident de ce genre est donné dans le rapport de l’UN concernant le camp al-Am’ari (https://www.un.org/unispal/document/auto-insert-184911/?utm_source=chatgpt.com)
- Ainsi, dans un moment du film documentaire d’Eyal Sivan sur lui, Itgaber, le triomphe sur soi (1993), il répète – « il y a des judéonazis. »
- Voir Caterina Bandini, Une cause sacrée. Religion, décolonisation et mobilisations pour la paix en Israël-Palestine, Paris, Karthala, 2025.
- On trouve ici, associée à la référence à Hitler, un motif récurrent dans le discours sioniste religieux des dernières années : l’élaboration d’une identité « juive » virile et guerrière en opposition à une identité « chrétienne » qui serait faible (car morale – « tendre l’autre joue ») et efféminée. Il serait possible de retracer une filiation entre ce motif et certaines lectures superficielles de Nietzsche au sein des premières générations du sionisme qui ont promu le culte de la force et de la virilité. Voir Jacob Golomb, « Nietzsche and Zionist Thought », New Nietzsche Studies 7:3,4 (2007/2008), p. 55-74 ; Michael Gluzman, « The Zionist Body. Nationalism and Sexuality in Herzl’s Altneuland » dans Harry Brod et. Al., (eds), Brother Keepers : New Perspectives on Jewish Masculinity, Harriman Tennessee, Men’s Studies Press, 2010.
- Pour une critique proche mais depuis une perspective palestinienne diasporique, voir - Amena Al-Ashkar, “The problem with Hamas equating the Gaza genocide to the Holocaust” (Mondoweiss, 29/8/25).
- Pour des réflexions sur le rapport entre la Shoah et la Nakba voir notamment Bashir Bashir et Amos Goldberg (eds.), The Holocaust and the Nakba. A New Grammer of Trauma and History, New York, Columbia University Press, 2018.
- Voir à ce sujet l’analyse brillante d’Elad Lapidot de la pensée d’Emmanuel Levinas sur Israël dans idem, State of Others. Levinas and Decolonial Israel, Bloomington, Indiana University Press, 2025.
Notes
Comment citer ce texte
Ron Naiweld , « Quand les Israéliens se comparent aux nazis », Les Temps qui restent, Numéro 8, Hiver (janvier-mars) 2026. Disponible sur https://lestempsquirestent.org/fr/numeros/numero-8/quand-les-israeliens-se-comparent-aux-nazis
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